5. Traumatisme et reconstruction

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe :

 

« Je suis entrée dans la Résistance à 17 ans. J’ai été arrêtée je n’avais pas encore 19 ans mais je considère qu’à cet âge là j’étais déjà une adulte. J’avais ma chambre d’étudiante à Rennes, j’appartenais à un réseau, je transmettais des plans des défenses côtières, etc. Au retour, je rentre avec ma mère qui était N.N.[1] donc nous nous étions retrouvées au camp, mon père était décédé. Je n’ai pas pu tout de suite reprendre mes études. J’ai alors tout écrit car la population ne comprenait pas très bien ce qu’on leur racontait. Je me souviens d’une voisine en Bretagne qui me disait « Ah ma petite, si vous saviez comme nous avons eu faim ici ! Nous avions bien les légumes du jardin mais… ». Une autre, plaintive : « Ah ma pauvre petite, vous avez perdu là les plus belles années de votre vie ». Encourageant.

Et il y avait des « collabos » également. Je me souviens d’une dame pétainiste. Elle avait un fils, un de mes camarades de 18 ans qui décide de rejoindre de Gaulle. Il s’enfuit vers l’Espagne pour rejoindre l’Angleterre. Imaginez que cette mère pétainiste est allée chercher la police française pour courir derrière son fils et le rattraper ! Heureusement, il avait déjà réussi à passer. Après la guerre, il revient officier de Marine. Pour cette dame grande bourgeoise, ça présente bien. Mais moi je rentre du camp. Alors la petite camarade, on ne l’accueille pas dans la famille. Elle dit à des amis communs : « Tout de même, on ne reçoit pas volontiers dans sa famille des rescapés de Ravensbrück. Quelles maladies elle nous rapporte ? Quelle promiscuité pour une jeune fille de 18 ans ! Ah non, ce n’est pas une éducation pour une jeune fille. ». Alors maintenant j’en ris avec le recul. C’est tellement étroit et stupide. Voilà ce qu’on pouvait entendre à l’époque.

Alors j’ai tout écrit. J’ai projeté hors de moi ces souvenirs. Mais je n’ai pas voulu montrer tout de suite ce manuscrit. C’était trop personnel. Et puis j’ai suivi divers cours parce que j’avais besoin de réfléchir. Un jour, je rencontre un homme et je me suis dit : « Celui-là il comprendra. ». C’est la seule personne qui n’ait jamais lu mon manuscrit. Et cet homme est devenu mon mari : Paul-Henri Chombart de Lauwe. Il était chercheur et m’a encouragée à reprendre mes études. Au début je me suis demandée si j’allais y arriver. Et puis j’ai repris les études : sciences humaines, éthologie, psychologie, etc. Et je me suis dit : « Maintenant que j’ai une formation, je vais rentrer au CNRS[2]. ».

En 1998, un ami qui était le rédacteur du Patriote Résistant, m’a demandé de faire une préface pour des notes d’un de nos camarades. A l’époque, on disait qu’il fallait publier les témoignages. Je lui ai donné le mien et il l’a publié. J’ai écrit une réflexion à la fin sur ce que j’avais vécu.  Mais seulement en 1998

 

Une fois mariée, je me suis retrouvée enceinte. Pour moi le drame, c’était pendant des mois de voir des bébés morts dans mes bras. Car quand nos bébés mouraient à la chambre des enfants, à tour de rôle, l’une ou l’autre, nous emmenions ces petits cadavres dans une cave avant le crématoire. Alors je peux vous dire que c’est ça que j’ai connu de pire. On descendait là-dedans et il y avait des morts depuis vingt-quatre heures. C’était des tas de femmes comme vous voyez dans les films. Souvent, ces squelettes avaient les bras et les jambes rouge violacé : mortes de froid. J’ai vu des horreurs car les jeunes médecins s’exerçaient à des césariennes et ça ne marchait pas. Il y avait la tablette pour les dents en or arrachées. C’était un cauchemar. Et je descendais les bébés morts. La première fois que je suis descendue, j’étais en larmes. C’était horrible.

Donc je suis libérée. Et je rentre au CNRS. Il y avait un pédopsychiatre, un ami de mon père à l’internat, qui me dit : « J’ai besoin d’un chercheur. Vous avez une formation qui me convient. Je suis prêt à vous engager. ». Je me suis dit : « Travailler avec des enfants, des enfants un peu difficiles… ». J’étais assez réticente après ce que j’avais vécu. Finalement je me suis dit que je ne pouvais pas refuser, donc je suis rentrée dans le service neuropsychiatrique du professeur Heuyer.

J’ai eu une petite fille facilement, mais je me relevais la nuit pour voir si elle n’était pas morte. Ça a été une adaptation. Ce sont mes enfants qui m’ont permis de me réadapter. En fait le travail avec les enfants, les enfants difficiles, je ne les ai pas choisis, ils sont venus me chercher. Et cela a continué ensuite. J’ai travaillé sur l’enfance inadaptée[3] et après sur le plan socioculturel, sur la télévision et les jeunes, etc.

 

 

Andrée Gros-Duruisseau :

 

« Dans la nuit du 13 au 14 avril 1945, on nous a mises sur les routes. Nous étions plusieurs milliers de femmes en sabots et nous avons marché vers l’est. Nous entendions les canons. On disait : « Les Américains arrivent ! ». Oui mais à l’ouest. Mais nous, nous partions toujours vers l’est. On marchait pendant des jours. Au début, on entendait quelques coups de feu. On ne savait pas. On voyait des hommes dans le fossé, qui ne pouvaient pas aller plus loin. On entendait des coups de feu de plus en plus fréquents. On a su après que ces gens avaient été achevés. Cela a été très très pénible. Alors nous nous sommes dispersées dans les champs. Nous étions dans une ferme.

             Je suis rentrée le 1er juin. Nous avons été libérées par des Cosaques[4]. » 

 

 

Comment se reconstruit-on après cette terrible expérience ?

 

Andrée Gros-Duruisseau : « Personne ne nous comprend. On nous pose des questions tellement idiotes. Mon père avait l’habitude d’écrire ces souvenirs alors il a commencé à écrire mon histoire dans un cahier et j’ai continué. Je ne pouvais pas raconter à ma mère… Il y a quelques années, j’ai retrouvé ce cahier. Le Centre Départemental de Documentation Pédagogique de la Charente a réussi à me convaincre de retranscrire mon cahier. Cela a été long. Il a été publié seulement l’année dernière, en octobre 2008. Ce cahier a été ma thérapie. Mon secret aussi.

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe : « Il faut savoir que beaucoup de résistants ont fait des dépressions quelque temps après la guerre. »

 

Andrée Gros-Duruisseau : « Oui, à mon retour, j’ai été soignée et environ 18 mois après, j’ai fait une dépression. C’est très dur pour une jeune fille de faire une dépression. Je ne m’en sortais pas. J’ai été hospitalisée. On voulait même me mettre dans un centre psychiatrique. Et ce sont des chefs de la Résistance de Melle qui sont venus me sortir de l’hôpital et m’ont envoyée en colonie de vacances avec des jeunes. Et c’est là que j’ai rencontré un moniteur qui est devenu mon mari. »

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe: « C’était très différent d’aujourd’hui. Les otages qui sont libérés reçoivent le soutien de psychologues, etc. Nous n’avions pas tout cela… »

 

 

Question du public : Que sont devenus les quarante enfants qui ont survécu ?

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe : « Il y a eu des cas très différents. Certains ont été rapatriés, soignés, etc. Les « petits lapins »[5] que j’ai connus puisqu’elles vivaient dans le même block que moi, on les a sauvés à la fin car le commandant du camp les cherchait pour les faire disparaître. Certaines ont été soignées même jusqu’aux Etats-Unis mais la plupart avaient tellement d’infections qu’elles ont été handicapées toute leur vie. Les nouveau-nés ont été emmenés par la Croix-Rouge de Ravensbrück en Suède. Parmi les 21 bébés français, trois ont survécu. Deux sont partis mourants vers la Suède. Le médecin du convoi les a nourris avec des biberons de thé. Ils ont été sauvés, ont grandi et sont aujourd’hui grands-parents.

 

Et je voudrais vous raconter l’histoire des Rosenberg : famille juive à Ravensbrück, trois enfants. De Ravensbrück, ils sont partis en convoi vers Bergen-Belsen, libérés par les Anglais. Pendant le retour, la mère disparaît. Les trois enfants reviennent en France. Deux mois après, la mère rentre. Ils ont repris un peu de force et ont été pris en charge. Il y a une vingtaine d’années, je faisais une conférence à Villeneuve d’Ascq, près de Lille, sur les groupes néonazis et une jeune femme est venue me trouver : « Je suis Lili Rosenberg, l’aînée de ces trois enfants sauvés. Je n’avais pas voulu témoigner mais quand je vois qu’ils recommencent, je vais parler ». Maintenant, elle raconte sa vie d’enfant à Ravensbrück. Son petit frère, André, qui avait entre 3 et 4 ans, est revenu en 1945 rachitique et avec des abcès. Soigné, il a grandi et il est devenu professeur de lettres. En l’an 2000, il est venu me trouver et m’a dit : « Avec ce que j’ai vécu, je vais faire une thèse sur la déportation des enfants juifs et tsiganes de France. ». Il a fait une thèse de mille pages, soutenue à la Sorbonne début 2000. C’est quand même une belle histoire. »


 

[1] « Nuit et Brouillard » : procédure nazie établie en 1942 pour désigner les déportés politiques destinés à disparaître sans laisser de traces.

[2]  Centre National de la Recherche Scientifique

[3] L'expression « enfance inadaptée » est admise en France pour désigner l'ensemble des sujets jeunes, y compris les jeunes adultes, qui ont besoin, en vue de leur intégration dans la communauté active, de mesures médicales, sociales, pédagogiques et éducatives différentes de celles qui sont prévues pour l'ensemble de la population.

[4] Cavaliers de l’armée russe.

[5] Détenues de Ravensbrück qui ont subi des expérimentations pseudo-médicales.