2. Adolescentes dans le système concentrationnaire

 

Andrée Gros-Duruisseau :

 

« 15 mars 1944. Je me suis retrouvée à la prison d’Angoulême. J’ai fait un séjour de deux mois et cinq jours de cellules, de cachots et d’interrogatoires assez musclés. Les Allemands savaient que j’étais au courant de tellement de choses qu’ils pensaient qu’en me battant, je dévoilerais ce qu’ils cherchaient. Je n’avais pas le droit de communiquer avec mes parents. On me disait : « Vous avez droit à des colis. ». Mes parents me faisaient envoyer des colis mais on ne me les donnait pas.

Je suis ensuite transférée au Fort de Romainville. A Romainville, j’ai été heureuse car je n’avais plus d’interrogatoires. 

Un jour, j’ai cru que j’étais libérée car on m’a rendu mes boucles d’oreilles et ma bague. Je me suis retrouvée dans la cour avec une trentaine d’hommes et nous étions quatre femmes. On nous a mis les menottes et direction la gare. Le chef de train a pris nos adresses et mes parents ont reçu un papier leur annonçant notre départ pour Paris. Nous avons été séparés. Je me suis retrouvée avec deux Charentaises, que j’ai appelé plus tard mes mamans, car je quittais ma famille pour la première fois. Nous sommes parties au Fort de Romainville. J’avais peur des interrogatoires car jusque là, j’avais réussi à ne rien dire. Le Fort de Romainville ne m’a pas laissé un trop mauvais souvenir. J’étais avec mes deux mamans.

 

Nous avons débarqué à la gare de Sarrebruck. On nous avait prévenues en quittant Romainville qu’on n’allait pas manger pendant plusieurs jours : « On vous donne un colis de la Croix Rouge et ce colis ne le mangez pas car pendant trois jours on ne vous donnera rien à manger ». Bien sur on n’a pas touché au colis mais en arrivant à la gare de Sarrebruck, on nous a dit : « Déposez tous vos colis. ». J’ai regretté beaucoup de ne pas avoir mangé tout ce qu’il y avait dans mon colis car j’avais été très privée en prison. On nous met dans des « paniers à salades », des camions grillagés. On arrive dans un camp qui s’appelle Neue Bremm (je l’ai su plus tard) et là j’ai pensé sincèrement que j’étais dans un asile d’aliénés. Il y avait un grand bac avec de l’eau très sale… Ce n’était pas une piscine. On nous a laissé le temps de bien voir, de nous imprégner. J’ai vu des hommes avec des fers aux pieds, attachés, à qui on disait : « Couchés ! Debout ! ». Après on leur faisait faire la danse du crapaud. Ils étaient accroupis les mains derrière les genoux et ils devaient sauter. Et ceux qui tombaient… C’était comme des fantômes. Ils étaient très très maigres. Et ils tombaient. Et ils mouraient sous nos yeux.

J’ai vu un enfant allemand qui avait peut-être 7-8 ans. Il était avec son père, parmi les gardiens et il riait de nous voir si malheureux. Je me suis demandée ce que faisait cet enfant dans cette horreur. Est-il fou ? Je l’ai vu avec un petit bâton à la main. Il suivait les gardiens. Il nous regardait et il riait. Ils étaient en train d’en faire un nazi de ce petit gosse.

Nous sommes restées quelques temps et nous sommes parties. Même trajet encore, direction la gare de Sarrebruck, les wagons à bestiaux. Je vous parle de ce qui m’a beaucoup marquée. Il y avait une vieille dame, on l’appelait la mémé Sabatier. Elle a chanté la Marseillaise. On l’a toute suivie. On a chanté la Marseillaise. Et j’ai entendu des coups de feu. On a dit : « Ça y est, on nous tue parce qu’on a chanté la Marseillaise ». Mais on a continué. Et finalement ils ont dû tirer mais personne n’a été touché. Puis pendant deux jours et trois nuits nous sommes parties direction Ravensbrück.

Nous sommes arrivés à la gare de Fürstenberg et on avait hâte que ces wagons s’ouvrent car on étouffait dans ces wagons. Il faisait nuit, il pleuvait et j’ai encore ce bruit dans ma tête des wagons qu’on ouvre. Nous avons entendu des hurlements et des aboiements de chiens. On nous criait : « Fünf »[1]. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Il fallait courir cinq par cinq. Je ne savais pas. Mais j’avais mes deux mamans Charentaises, qui étaient plus âgées que moi bien sûr, mais qui étaient avec moi. Pour moi c’était quelque chose d’inimaginable. J’avais quitté ma famille mais c’était ma famille. J’avais des amies aussi qui avaient mon âge mais c’était mes deux mamans Charentaises qui ont beaucoup compté pour moi, qui ont fait beaucoup pour moi, qui m’ont protégée, peu de temps malheureusement.

J’ai vécu Ravensbrück, les appels toute nue. On nous avait donné des galoches qu’il ne fallait pas perdre sinon on marchait pieds nus. On nous a mis une robe rayée, une veste, un numéro. J’étais le numéro 43069. Et là on a dit : « Les bien portantes vont partir. ». Il était bien évident que mes deux mamans ne pouvaient pas partir. Elles étaient âgées et malades. Alors là Marcelle Nadaud a fait quelque chose d’extraordinaire pour moi. On avait dit « Les galeuses ne partent pas ». Elle me dit : « On va faire croire que tu es galeuse. ». Elle était dans ce block et elle est allée à la fenêtre. Une femme est passée. Elle lui a demandé du sel. La femme ne parlait pas français. Elles se sont exprimées en anglais ; elles se sont comprises. Cette femme est partie avec la tartine de pain. On se demandait : « Est-ce qu’elle va revenir ? » C’était un échange. On faisait du troc : du sel contre une tartine de pain, qui était la ration quotidienne. Elle est revenue. C’était une juive. Marcelle m’a écorchée entre les doigts et a mis du sel. J’étais toute rouge. Et nous avons passé ces visites, toutes nues. Il y avait cette cour où il y avait des allemands tous les dix mètres à peu près et un regardait la gorge, l’autre les dents. Moi j’étais sûre que ça marcherait. Pas du tout, ça n’a pas marché. Et là ça a été quelque chose d’épouvantable parce que mes mamans sont restées et moi je suis partie. Et là il y a un trou noir. Je me souviens du départ, un petit signe. Et moi je suis partie. Et je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite. C’est un trou noir dans ma mémoire. Je me suis retrouvée dans le wagon avec des jeunes filles comme moi. Direction : un kommando de Buchenwald. Douze heures de travail, de jour ou de nuit. Les douze heures de nuit étaient terribles. 

 

Le travail dans les camps, ce n’était pas un travail de femmes. Je travaillais pieds nus dans des sabots. L’hiver a été atroce. Je travaillais à la pelle, à la pioche. Je cassais des briques avec un marteau. Nous avions les mains complètement en sang. Nous avions très très froid. Il y avait des trous d’obus que nous devions franchir. Sur l’un d’eux, ils avaient mis une planche qui bougeait. Nous étions chargées et nous avions des sabots trop grands qui ne tenaient pas aux pieds. J’avais peur de tomber dans le trou. Je me disais : « Si je tombe au fond, on ne viendra pas me chercher. C’est terminé pour moi. »

Et je voudrais vous parler de la solidarité. Sans solidarité, je ne serai pas là aujourd’hui. Nous avions des châlits[2] de quatre étages. Je dormais en haut. J’avais été mordue par les chiens et brûlée aux pieds au travail. Je ne pouvais plus monter. On m’a mise au deuxième étage, un peu moins haut. Une punaise est tombée dans mon oreille. Impossible de la sortir. Et bien elle est restée. J’ai eu des abcès. J’étais déjà allée deux fois au Revier[3]. Mes amies m’ont portée sur le dos au travail pour éviter que je retourne au Revier. On me disait que si j’y allais une troisième fois, je n’en ressortirais pas. Il ne fallait pas que je retourne au Revier. Et bien elles me portaient pour travailler. »

 

Remarque dans le public : Si je comprends bien, vous avez eu le même traitement que les adultes…

 

« Oui bien sûr. On ne faisait pas de différence à ce moment-là. »

 

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe :

 

« Je suis emmenée à la kommandantur puis à la prison, transférée à Angers pour y être interrogée. J’ai vu alors les plans des défenses côtières qui avaient été remis par l’agent double infiltré. Je pensais que nous étions perdus ! Deux mois et demi après, nous sommes à Paris où je suis interrogée. Je suis enfermée à la prison de la Santé puis à Fresnes. Bref, après neuf mois d’isolement total au secret et de nombreux interrogatoires, je suis classée N.N. (Nacht und Nebel)[4] et nous sommes déportés en juillet 1943, en compagnie de ma mère et d’autres femmes de Rennes. Nous sommes un convoi de 58 femmes. La plupart des hommes ont été envoyés à Natzweiler-Struthof comme N.N. Mon père a été à Buchenwald où il est décédé assez rapidement après.

Nous arrivons à Ravensbrück en fin d’après-midi. On attendait devant les douches et on voyait des femmes qui rentraient du travail. En voyant défiler ces femmes squelettiques, j’étais consternée. Qu’est-ce qui se passe ici ? C’est un bagne ? On passe à la douche. Première étape : c’est ce que j’appelle la déshumanisation. On nous prend tout ce qu’on a. On nous fouille jusque dans les parties intimes. Nous ne sommes plus qu’un numéro qu’il faut apprendre à dire en allemand sinon on est puni.

 

Journée quotidienne à Ravensbrück :

Une sirène sonne le lever à 3h20 du matin.

Appel épuisant qui dure une heure, deux heures...

Pluies de l’automne. Des jours et des jours sans être secs car nous n’avions aucun change. Puis les froids de l’hiver (-30°C).

Le travail : douze heures par jour, coupées par une soupe.

Le soir, nouvel appel puis on nous donne un petit morceau de pain avec une rondelle de saucisson. On devient très vite squelettique, on s’épuise.

 

Ce sont les conditions qui sont en soi déjà déshumanisantes. Les nazis essayent de nous faire perdre toute dignité. »


 

Question du public :

Une des caractéristiques du système concentrationnaire est la déshumanisation. De quelles atteintes à votre féminité avez-vous été victimes ?

 

Andrée Gros-Duruisseau : « Je ne souhaite pas trop en parler. »

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe : « Quand on arrive à la douche effectivement. Moi, j’étais avec ma mère, une femme de 48 ans. Il était inconcevable de voir sa mère nue à l’époque et il a fallu s’y habituer. Et puis on avait des camarades assez âgées et finalement devant ces corps défraîchis, on était mal à l’aise. Et puis les fouilles, même les pattes en l’air… Ce sont des humiliations de toutes sortes. »

 

Andrée Gros-Duruisseau : « Les femmes qui tentaient de se cacher derrière un vêtement étaient battues. »

 

 


 

[1] « Cinq » en allemand.

[2] Cadres de lits en bois.

[3] Abréviation de l’allemand Krankenrevier (dispensaire) : baraquement des prisonniers malades des camps de concentration.

[4] « Nuit et Brouillard » : Décret promulgué le 7 décembre 1941 par le Maréchal Keitel, commandant suprême des forces armées allemandes, aux termes duquel, dans les pays occupées par l'armée allemande (France, Belgique, Hollande, Norvège), les personnes "coupables" d'actes hostiles envers le Reich, s'il n'était pas possible de les condamner à mort dans un délai rapide, seraient jugés en Allemagne par des Tribunaux Spéciaux, et totalement coupés du monde extérieur, de sorte que leurs familles et les autorités de leur pays seraient tenues dans une complète ignorance du sort subi par eux, vivants ou morts.