1. Une adolescence en Résistance

 

Andrée Gros-Duruisseau :

 

« J’ai fait partie de ces nombreuses familles qui ont lutté contre le régime nazi. J’avais 14 ans à la déclaration de guerre en septembre 1939. Pour moi, la guerre c’était quelque chose de terrible car on avait entendu parler de la Grande Guerre, des nombreux morts et tous les 11 Novembre, mon institutrice nous amenait devant le monument aux morts, devant cette liste énorme qui m’impressionnait. Nous chantions la Marseillaise et nous déposions nos petits bouquets de fleurs… Pour moi, la guerre c’était beaucoup de morts. Nous étions une famille de trois enfants, mon frère [avait] 15 ans de plus que moi. Évidemment il allait partir à la guerre et j’ai beaucoup pleuré. J’habitais la campagne. Mes parents étaient agriculteurs. Lorsque le garde-champêtre est venu afficher la mobilisation générale, j’étais sûre que mon frère ne reviendrait jamais. Il est parti et il est revenu. C’était la « drôle de guerre ».

Lorsque j’ai réalisé vraiment, c’est quand j’ai vu arriver des réfugiés chez mes parents, réfugiés qui avaient tout perdu. Nous avons hébergé deux familles. Je me souviens d’un garçon qui pleurait toujours. Je lui disais : « Pourquoi pleures-tu ? On te prête un toit, du ravitaillement. » Et il me dit que sa maman avait été tuée par les Allemands. J’ai alors compris que la guerre avait fait des morts... Des mamans et des enfants.

 

Armistice, mon frère est arrivé.

Les Allemands sont arrivés rapidement. Le 24 [juin] à Angoulême. Je me souviens très bien d’avoir vu arriver sur nos chemins de campagne un side-car avec un Allemand debout. Mon père a pleuré. Pour la première fois, j’ai vu mon père pleurer.

Les Allemands ont occupé plusieurs fermes. Nous étions tout près de la ligne de démarcation.

 

C’est à ce moment-là qu’a commencé pour moi la Résistance. La Résistance c’est dire non, c’est refuser l’arrivée des Allemands, l’occupation. Toute ma famille s’est mise à la disposition des gens qui voulaient « passer de l’autre côté[1] ». J’ai vu arriver des familles entières. Elles trouvaient toujours l’hébergement et la nourriture à la maison et mon frère les faisait passer la nuit. Nous connaissions les heures des patrouilles. J’ai été arrêtée plusieurs fois mais j’ai toujours trouvé le moyen de m’en sortir.

Mon oncle était maire de la commune de l’ "autre côté" et nous avait fait un faux certificat disant que nous possédions des terres en zone libre donc nous avions des laissez-passer. Je faisais passer des lettres dans mon guidon de bicyclette. Je faisais le facteur. Je portais de l’"autre côté", à la barbe des Allemands. C’était risqué mais c’était l’inconscience de la jeunesse. Il y avait un poste français et on m’avait demandé de faire un petit plan pour leur expliquer le nombre d’Allemands dans telle maison. J’étais très fière. Cela a été une grande aventure pour ma famille et moi-même jusqu’au 11 novembre 1942[2]. Ce n’était pas une résistance organisée. Malheureusement il fallait faire très attention car nous risquions des amendes et d’être dénoncés par des collaborateurs qui vivaient juste à côté de chez nous.

Ensuite est arrivé le fils de mon institutrice, qui faisait partie du BCRA[3] de Londres et il nous a embarqués dans une aventure extraordinaire. J’ai vu beaucoup d’armes à la maison. Nous faisions partie du BCRA et du BOA[4] et il était organisé autour de la maison. Il y avait un terrain de parachutage près de la maison. Plus loin il y avait un terrain d’atterrissage. Mon frère a été beaucoup impliqué. Il est arrivé un jour de Londres le DMR (délégué militaire régional). Le fils de mon institutrice l’a reçu. Ce DMR, Colonel Bonnier, a fait un travail énorme pour regrouper tous ces petits groupes de résistants qui ne se connaissaient pas. Un jour il a été dénoncé et s’est suicidé pour ne pas parler. Son adjoint, qui avait pour mission de monter des sections spéciales de sabotage, a réussi à s’échapper et a trouvé refuge chez mes parents. Le responsable du BOA passait à la maison et nous donnait des messages personnels et nous devions écouter radio Londres, ce qui était interdit. Mon frère participait à la réception des parachutages. Nous les femmes, nous faisions le guet, nous assurions le ravitaillement. Il fallait avertir les hommes des parachutages.

En 1943, mon frère a été désigné pour partir au STO[5]. Il a demandé à beaucoup de jeunes de ne pas partir et nous avons organisé à la maison un laboratoire de photos et de cartes d’identité. Mon rôle était d’aller chercher des cartes d’identité vierges auprès des personnes qui travaillaient dans les mairies et les préfectures. Nous faisions des photos d’identité pour ces vraies fausses cartes d’identité.

Il fallait cacher ces armes. Mon père, avec quelques réfractaires que nous cachions à la maison, a creusé un grand trou dans une forêt. Ce trou pouvait contenir trois tonnes d’armes mais nous avons reçu un parachutage de quatre tonnes d’armes.

 

Dans notre groupe, il y avait un jeune homme, qui nous avait apporté quelques renseignements, mais qui malheureusement renseignait aussi les Allemands. Un jour, il est arrivé à la maison avec un groupe d’Allemands, le chef de la Gestapo, plusieurs voitures. Ils ont cerné la maison mais par chance les gens de la Résistance, les « terroristes », n’étaient pas à la maison mais dans une maison un peu plus loin. Ils ont fouillé mais n’ont pas trouvé d’armes. Par contre, ils ont trouvé une enveloppe contenant des photos. J’avais demandé à un résistant recherché de les faire développer à Angoulême. Son nom figurait sur l’enveloppe. Alors j’ai tout pris sur moi. J’ai raconté que je faisais du marché noir avec les tickets d’alimentation, ce qui était faux. Les tickets qu’ils ont trouvés à la maison étaient destinés aux maquis. Pour les photos, je leur ai raconté qu’il s’agissait d’un garçon que j’ai rencontré à Angoulême… Quand ils ont trouvé des pneus dont ils avaient les empreintes, ils ont dit à mon père que ces pneus avaient servi pour des crimes. Mon père a fait l’idiot et il a réussi à se sauver pour aller prévenir nos « terroristes » cachés à quelques kilomètres. »

 

 

Marie-Jo Chombart de Lauwe :

 

« J’appartenais à un réseau renseignements-évasion dans les Côtes d’Armor et j’étais étudiante à Rennes. Je suis arrêtée le 22 mai 1942 dans ma chambre d’étudiante, en même temps que mes parents dans l’île de Bréhat et que quatorze personnes qui faisaient partie d’un groupe qui était chargé du renseignement et des évasions vers l’Angleterre. Le responsable était un ingénieur de la gare de Rennes qui transmettait les renseignements sur les transports de troupes. Ce dernier avait été arrêté dans le premier trimestre de l’année 1942. Coupés de nos renseignements, nous avons eu un nouvel agent de liaison, qui était en fait un agent-double. Le 22 mai 1942, après avoir travaillé pendant un mois avec tous les responsables de la côte, il a vendu les renseignements sur toutes ces personnes qui ont été arrêtées d’un coup. »

 


 

[1] De l’autre côté de la ligne de démarcation, en zone non occupée.

[2] 11 novembre 1942 : occupation de la zone libre par les troupes allemandes.

[4] Bureau des Opérations Aériennes : service de la Délégation générale de la France libre créé en avril 1943 par Jean Moulin et chargé d’organiser les parachutages et atterrissages en zone occupée.

[5] Service du Travail Obligatoire.