Extraits du témoignage de Pierre Fanget

Source : Conservatoire de la Résistance et de la Déportation des Deux-Sèvres et des régions limitrophes.

 

Description de Dora
« Deux tunnels A et B, le traversaient de part en part sur 1800 mètres. 47 tunnels transversaux de 200 mètres de longueur reliaient les tunnels principaux A et B en formant une grande échelle souterraine dont les échelons appelés « Halle » étaient les ateliers de fabrication des V2. Les « Halle » étaient numérotés de 0 à 46. Chaque tunnel avait la taille d’une grosse station du métro parisien : 8,5 mètres de haut sur 12,5 mètres de large. L’ensemble de cette échelle faisait environ 13 kilomètres de galeries. […] Les Tunnels principaux A et B étaient équipés de voies ferrées […] La température dans les tunnels était de 13 degrés, été comme hiver. »

 

Affectation
« nous fûmes dirigés vers l’Arbeitstatistik (organisme gérant la main-d’œuvre) pur être affectés selon nos connaissances professionnelles dans le kommando adéquat. Là, la chance me sourit. Un dialogue s’engage avec l’officier chargé de l’interrogatoire : « Quel est votre métier ? Technicien aux PTT. Ou ? à Troyes. Connaissez-vous le central téléphonique allemand ? Oui, je participais à son entretien. Situez-moi le central allemand dans le bureau de Troyes ». Ce que je fis immédiatement. « C’est exact ». Et il enchaîne : « affecté à la Feldnachrichten Kommandantur d’Auxerre (Direction des transmissions de campagne d’Auxerre), j’avais souvent l’occasion d’aller à Troyes. En conséquence je vous affecte au central téléphonique du tunnel dans le Kommando KDH ». Ce kommando, sans Kapo (chef), ce qui était rare, était composé d’une quinzaine d’éléments dont sept ou huit pour le téléphone. Trois ou quatre polytechniciens et un ingénieur des Mines, tous français, étaient affectés au bureau d’études voisin du central téléphonique dans le Halle zéro situé à l’opposé des blocks du camp aérien où nous devions loger par la suite. […] Notre mission était d’installer en provisoire les nombreux appareils téléphoniques destinés aux sociétés installées dans le tunnel et participant à la construction des V2. »

 

Conditions de vie

« Les conditions de vie dans le tunnel étaient particulièrement dures. Nous couchions dans le Halle 46 sur des châlits à quatre étages. Il était préférable d’occuper les places supérieures parce que d’une part il faisait plus chaud (13 degrés) à quelques centimètres de la voûte et d’autre part on évitait les douches d’urine venant des étages supérieurs. Nous couchions bien sûr tout habillé avec les chaussures – quand on en avait – comme oreiller, une précaution contre le vol ! Le matin au réveil (4h en été et 5h en hiver), le ventre trempé par les écoulements nocturnes involontaires d’urine, il nous fallait parcourir une centaine de mètres, courbés en deux, avant de pouvoir se redresser et aller toucher notre ration d’eau jaunâtre à peine tiède qu’on appelait « café ». La toilette était vite faite à l’aide de robinets d’eau non potable que nous buvions malgré tout ce qui provoquait des crises de dysenterie auxquelles personne n’échappait. Les toilettes consistaient en une rangée d’une trentaine de bidons sur lesquels on s’asseyait comme on pouvait pour satisfaire ses besoins.

La durée du travail était de douze heure avec une demi-heure de pause à midi pour avaler un litre d’eau plus ou moins chaude que l’on appelait « soupe ». Grande était notre faim et des déportés russes étaient tellement privés qu’ils ramassaient la soupe qui tombait sur le sol lors de son transport dans des bidons portés à deux. Le soir, au retour du travail, il y avait distribution d’un morceau de pain accompagné d’une ou deux rondelles de saucisson et d’un petit cube de margarine. Cette distribution se faisait dans une ambiance de terreur car il fallait rapidement tout avaler avant de se faire voler sa ration. Alors commençait un spectacle unique, un vrai « marché aux puces », où des déportés parcourant les allées formées par les châlits, proposaient au cri de « kamo ? », c’est-à-dire « à qui ? » en russe, une part de leur ration contre des cigarettes provenant probablement des colis venus de France ou de la Croix-Rouge et que les Kapos détournaient à leur profit. Jamais je n’ai été intéressé par ces échanges. »

 

Dora camp indépendant
« C’est à cette époque, vers la mi-mai 1944, que le camp de Dora ne dépendit plus de Buchenwald pour devenir autonome. La qualité de vie changea dès lors. Le dimanche devint jour de repos, la nourriture fut meilleure et plus abondante et surtout 142 blocks furent construits pour y coucher (au lieu du tunnel). Nous héritions également d’un four crématoire ! Enfin nous revoyions le soleil pour la première fois depuis des mois. Le travail avait toujours lieu dans le tunnel qui était coupé en deux parties au niveau du Halle 21. Les Halle zéro à 21 ne nous concernaient plus. Notre atelier fut installé dans le tunnel B (un des montants de l’échelle souterraine) à environ cinquante mètres de l’entrée, au premier étage au dessus d’une pièce occupée par un standard téléphonique géré par 5 ou 6 femmes SS. J’allais avoir l’entretien de ce standard avec mon camarade MAILLET. »

 

Répression

« Nous approchions des fêtes de Noël 1944 […] De nouveau le régime des restrictions se mettait en place et la discipline se durcissait de jour en jour. J’appris un jour avec stupeur la découverte par les SS d’un réseau intérieur de résistance, ce qui entraîna la mise au « bunker » (prison intérieure) d’une dizaine de camarades dont l’organisateur DE BEAUMARCHE. […] Les pendaisons auxquelles nous assistions se multipliaient. Nous étions maintenant entrés dans l’année 1945 et les alliés avaient franchi le Rhin. La délivrance approchait ! Nous écoutions bien entendu toutes les émissions de Londres et pour faciliter cette écoute, nous avions ajouter à notre système un haut-parleur que nous branchions à volonté. »

« L’affaire du réseau intérieur d’espionnage suivait son cours et les SS décidèrent la pendaison de quatre ou cinq déportés russes appartenant à ce réseau. Au moment où deux SS venaient les chercher pour l’exécution, les russes sautèrent sur les SS, les étranglèrent et s’enfuirent. Les chiens furent immédiatement lâchés et retrouvèrent très rapidement les évadés. En représailles, 69 détenus dont 52 russes furent pendus le 3 mars 1945 ! Tous les déportés disponibles durent assister à cette pendaison. La potence comportait sept cordes. Les condamnés, rangés en dix rangs de sept, les mains liées dans le dos par des menottes, un morceau de bois en guise bâillon pour les empêcher de crier, attendaient leur tour. Une fois dépendus, alors qu’ils remuaient encore, une balle dans la nuque tirée par un SS mettait fin à leur supplice. Alors commença le défilé des quelques 10000 détenus qui avaient assisté à ce massacre. Ce souvenir restera à jamais, avec tous ses horribles détails, gravé dans ma mémoire ! »