1. Du PN (personnel naviguant) |
Ladministration militaire, à la fin du conflit, recensait quatre spécialités classées dans le " PN " : les pilotes, les observateurs, les bombardiers et les mitrailleurs. Ces hommes avaient un certain nombre de caractéristiques communes : ils étaient tous volontaires, recrutés sans distinction de grades à tous les niveaux de la hiérarchie militaire (homme de rang, sous-officier et officier) ; ils provenaient dune autre arme dans laquelle ils avaient effectué une période, plus ou moins longue, sur le front ; Leur affectation dans une escadrille était procédée dune étape dapprentissage qui, avec la spécification des missions et des matériels, fut complétée par une ou plusieurs phases de perfectionnement dans des écoles dites de " spécialités " ; enfin, dernier point identique, les membres du PN devaient répondre à des conditions physiologiques fixées par des circulaires ministérielles dont le contenu évolua dans le temps et dont lapplication était des plus libres. Toutefois, le rôle joué par les aviateurs à bord dun appareil, au-delà de la seule différenciation des grades, fait apparaître des singularités propres à chaque emploi qui sont renforcées par des facteurs sociologiques puissants.
Le 11 novembre 1918, le soldat Adrien VALIERE se voyait attribué le brevet de pilote militaire n° 17054, dernier diplôme délivré du côté français, lors de la guerre 1914-1918. Soustraction faite des 657 licences accordées avant le 2 août 1914, les écoles de pilotages avaient formé, en un peu moins de quatre ans, 16 397 hommes. Ce sont ces aviateurs, au prestige avéré, que nous allons étudier plus spécialement à travers un échantillon de plusieurs centaines dindividus. Qui sont-ils ?
Les pilotes ont majoritairement entre 21 et 26 ans. En 1917 les plus jeunes avaient 18 ans et portaient des épaulettes de caporal ou de sergent, le plus âgé, un commandant, avait 50 ans. Si nous combinons à cette première tendance la variable que constitue le grade, nous obtenons une conclusion en forme de palissade : moins le grade est élevé plus le pilote est jeune, plus le grade est élevé, moins le pilote est jeune. Bien sûr ce truisme demande a être relativisé et sapplique surtout à lintérieur de chacun des ensembles de la hiérarchie militaire (homme du rang, sous-officier et officier).
Dans une France encore profondément rurale, la plupart des pilotes sont nés dans des départements qui possédaient une ou plusieurs villes supérieures à 30 000 habitants. Ce constat est renforcé par les activités exercées par ces individus avant guerre : peu doccupations rattachées au monde agricole, mais plutôt une longue liste de professions, impliquant les secteurs industriels, commerciaux, libéraux et administratifs qui supposent, pour le moins, une localisation urbaine, et enfin, un nombre important détudiants qui ne peuvent que parfaire leurs humanités dans une ville universitaire.
Le fait que 15 à 20 % des pilotes étaient des officiers est déjà en soi un indicateur de niveau détudes élevé. Il faut y ajouter ceux qui, caporaux ou sergents, se déclaraient, avant la mobilisation, étudiant ou ayant une profession qui induit des études supérieures (ingénieur, médecin, avocat, architecte, banquier, comptable, industriels, entrepreneur, etc.). Ainsi nous pouvons supposer quun peu plus dun tiers des pilotes possédaient le diplôme du baccalauréat, ce qui les classait de facto, dans lélite intellectuelle française. Les autres nen sont pas pour autant des illettrés. Une grande partie dentre eux proviennent des métiers de la métallurgie (mécanicien, ajusteur, tourneur, fraiseur) et sont souvent passés par une filière décoles professionnelles à lentrée desquelles est demandé le certificat détude primaire (C.E.P.). Pour mémoire, les " as " René FONCK et Charles NUNGESSER sortaient chacun dune école nationale professionnelle. De toute manière, quel que soit le degré dinstruction du candidat pilote, celui-ci, en école de pilotage, passait un examen théorique écrit dont les difficultés, même spécifiques, impliquaient un niveau de connaissance et de compréhension générale équivalent au certificat détudes, niveau que détenait moins dun tiers des français à cette époque.
Hormis le groupe de pilotes qui sest déclaré étudiant avant sa participation au conflit, la majorité de cette catégorie daviateur a exercé une profession soit dans les industries dites de transformation, soit dans le secteur des services. Dans le premier ensemble, nous trouvons une quantité importante de travailleurs dont léventail des activités est varié et hautement qualifié : cest laristocratie du monde ouvrier qui devient pilote. Ces individus ont fourni la grande partie des contingents des hommes du rang et des sous-officiers. Le second ensemble est constitué en majorité de cadres subalternes et supérieurs des sociétés de services et des administrations. Ce sont eux qui peuplent pour une grande part le corps des officiers.
La guerre et la jeunesse dâge sont les deux principaux facteurs qui justifient le fort taux de célibat des pilotes (+ de 80 %). Cette observation se voit amplifiée si nous lassocions à la variable du grade : le corps des officiers comprend le plus dhommes mariés parce que, globalement, les officiers sont plus âgés que les hommes du rang et les sous-officiers.
Rien détonnant que les pilotes soient en très grande majorité catholiques dans une France alors profondément marquée par cette religion, mais si environ 70 % des pilotes se déclarent comme tel, plus de 28 % omettent de le faire sous le couvert de raisons personnelles.
Aujourdhui où la spécialité de pilote concerne uniquement le corps des officiers, il peut paraître difficile dimaginer que cette même fonction, il y a quatre-vingts années, sappliquait surtout à des caporaux et à des sergents. De fait, homme du rang et sous-officiers représentaient un peu plus de 80 % des brevetés.
Chronologiquement et exception faite du personnel déjà engagé dans laéronautique militaire, cest la cavalerie qui a fourni les premiers contingents importants de pilotes en 1915. Toutefois, dès 1916 et jusquà la fin du conflit, linfanterie devint le principal vivier de cette spécialité. Loin derrière les fantassins mais avec un rôle de plus en plus important, les artilleurs, à partir de 1917, enlevaient la deuxième place aux cavaliers. Ce mouvement de chassé-croisé du personnel militaire a plusieurs origines, tant individuelles que collectives : nous en retiendrons une pour chaque arme. Avec la fixation du front et lintensification de la guerre des tranchées, les cavaliers furent les premiers à quitter une arme qui avait du mal à justifier sa raison dêtre. Linfanterie, par lénorme quantité dhommes quelle mobilisa, pouvait répondre massivement aux demandes de lEtat-major sans trop pénaliser les effectifs de ses unités. Les artilleurs devinrent souvent pilotes en passant par létape intermédiaire dobservateurs, branche qui se développa surtout à partir de la fin 1916. La grande majorité de ces hommes ne volèrent pas seuls à bord de leur appareil. La plupart du temps, ils formaient un équipage avec un ou plusieurs aviateurs qui portaient le macaron ailé mais obéissaient à une autre fonctionnalité.
Personnages de second plan pour les uns, fonctions principales de léquipage pour les autres, les trois dernières spécialités du PN constituent un milieu humain dont les composantes sociales et mentales sont très proches de celles des pilotes.
Observateurs et bombardiers avaient communément un double rôle : ils intervenaient dans la défense de leur avion comme mitrailleur. Cependant ce " métier " possédait ses propres experts.
" Une aristocratie, même en désuétude, a toujours ses riches et ses parias. Nous sommes, nous, les mitrailleurs, la dernière caste, la plus obscure parmi les combattants du ciel ".2 Jules SANDOW, dans lhebdomadaire le Looping, confirmait, dune façon ironique, cette mise à lécart du mitrailleur par les risques induits de sa mission : " Le mitrailleur : signe particulier, est le plus méprisé des instruments de bord parce que cest le seul sur lequel les prêteurs à gages ne consentent pas à prêter ".3
Malgré ces quelques fausses notes sur la notoriété des uns et des autres au regard de lopinion publique, sur le terrain, lamitié, la communauté de pensée voir de culture, qui lie les équipages passe au-dessus de la hiérarchie militaire. Ainsi, nous souscrivons aux paroles du lieutenant Marc, dans Notes dun pilote disparu, quand celui-ci déclare : " Dans laviation, nous sommes tous des bourgeois ; ceux qui ne létaient pas le sont devenus et le resteront. A qui pourrait-on dire de tenir si les bourgeois ne tenaient pas ? Nous sommes des bourgeois et notre arme est une privilégiée, une bourgeoise parmi les autres armes. Solde, logement, mains propres, travail intéressant, combat individuel, chevaleresque, récompenses, espoir du communiqué ; privilège que tout cela ".4
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| 2 Cité par Jean DACAY, " Nos
as ignorés, les mitrailleurs " dans la Guerre Aérienne, n° 20, 29 mars
1917, p. 314.[retour]
3 Jules SANDOW, " Les instruments de bord ", dans le looping, n° et date de parution non précisés. [retour] 4 Lieutenant Marc, Notes dun pilote disparu, Paris, Hachette, 1918, p. 170. [retour] |