Conférence du 18 janvier 2005 :

Théâtre du Palais des Congrès de Parthenay

 

Libération des camps nazis, 

crime contre l'Humanité et génocide

 

 

Intervenants : 

Marie-Jo Chombart De Lauwe, présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, résistante déportée à Ravensbrück-Mauthausen

Gérard Pichot, résistant déporté à Buchenwald-Dora

Virginie Daudin, médiatrice culturelle au Centre Régional "Résistance et Liberté"

Dominique Tantin, professeur d'Histoire Géographie au lycée Jean Macé de Niort 

Modérateur :

Michel Douarre, président du Centre Régional "Résistance et Liberté"

 

Extraits de la conférence : 

La politique antisémite dans les Deux-Sèvres

L’antisémitisme dont la France fut le théâtre et l’acteur de 1940 à 1944 avait, certes une origine française, mais s’est retrouvé être en accord avec l’idéologie germanique et nazie dont on trouve la source dans les déclarations de Tivoli à la fin du XIXe siècle en Allemagne. La nature et l’esprit de ces déclarations se retrouvent exactement dans le contenu des Lois de Nuremberg du début de l’ère nazie. A travers l’ouvrage « Mein Kampf », les discours du chancelier Hitler et des dignitaires du régime, le plan d’écartement devenu celui d’extermination était parfaitement exprimé sans qu’un doute puisse exister à cet égard.

         Lorsque la France fut envahie et que le service 4B de la gestapo fut mis en place en France occupée, le déroulement de cette politique put être appliquée dans les territoires conquis. Dès le mois d’octobre 1940, le gouvernement de Vichy édicta le premier statut des juifs, alors que le recensement de tous les ressortissants, tant français de souche qu’immigrés se considérant comme juifs avait lancé le 27 septembre 1940 sur initiative allemande, à la charge de l’administration française de le mettre en œuvre.

         Dans le dramatique mouvement de l’exode et parmi les réfugiés venus dans le département des Deux-Sèvres, le recensement de 1940 permet de savoir que 374 personnes s’étaient faites recenser comme Juives. Ce chiffre sera en constante évolution à cause des rafles et des passages clandestins en zone encore libre. Il fut toutefois relativement stable jusqu’en mai 1942 où le nombre de personnes ayant reçu l’Etoile Jaune est de 345, chiffre qui excluait les enfants de moins de 6 ans et les ressortissants de pays issus de la Turquie, de la Grèce et de l’Italie. Avant d’entrer dans le cycle des arrestations, il est intéressant de noter que le gouvernement de Vichy fut l’initiateur de 54 lois, 48 décrets et 58 textes réglementaires, tous destinés à la mise en place de l’antisémitisme d’état. Durant la même période les services allemands furent l’auteur de 25 ordonnances et circulaires. Ces simples chiffres indiquent bien l’implication de l’Etat français dans la réalisation du plan qui devait aboutir à la Shoah.

Pour ce qui concerne les Deux-Sèvres, les premières arrestations datent du 18 juillet 1942. Elles furent effectuées par les forces allemandes, concernèrent 12 personnes toutes déportées à partir d’Angers par le convoi n°8. Elles se situaient dans la foulée de la rafle du « Vel d’Hiv ». Dans les jours précédents le 12 juillet 1942 étaient intervenus les accords de collaboration policière entre Bousquet, secrétaire général de la police pour le gouvernement de Vichy et Oberg, commandant les unités SS en France dont dépendait le service 4B chargé de la politique antisémite. Ces accords faisaient de l’Etat français le complice actif de toutes les arrestations qui allaient suivre. Pour les Deux-Sèvres , la première grande rafle intervenue après ces accords se situe les 9 et 10 octobre 1942 et va concerner 75 personnes, 41 interpellées par la police et 34 par la gendarmerie. Deux personnes ont été hospitalisées et une autre considérée en fuite. La seconde rafle s’est déroulée le 31 janvier 1944 et va concerner 97 personnes, dont 24 arrêtées par la police et 73 par la gendarmerie. Sur le chiffre de cette dernière rafle, 58 furent transférées à Poitiers, les unes ayant été maintenues ou mises à l’hôpital, les autres ayant pu s’échapper ou se soustraire à l’arrestation par des moyens locaux. Cette différence donne la dimension de l’état sanitaire de cette population, mais aussi de l’attention et de l’entraide qui s’était mise en place devant le danger quotidien des rafles. Cela donne en tout un total de 184 personnes visées par les menées policières dans le département des Deux-Sèvres, auxquelles il faut malheureusement ajouter 78 personnes arrêtées hors du département mais fichées dans celui-ci. Ces dernières personnes avaient toutes essayé de fuir.

Dans ces chiffres il faut intégrer l’arrestation des enfants et adolescents au nombre de 53 et dont 46 ne rentrèrent jamais. Il est nécessaire de replacer ces évènements dans le cadre général de toutes les mesures restrictives imposées à cette population et dont la moindre n’était pas la spoliation, confiscation et vente forcée de tout un patrimoine dont une bonne partie était un outil de travail et de survie.

L’analyse succincte de ce drame peut nous conduire à évoquer d’autres génocides et il nous suffira de citer celui des Arméniens, celui des Tutsis et des Hutus, celui de la Croatie et du Cambodge qui ont tous pour cadre le XXe siècle.  Si les raisons qui ont conduit à la réalisation des ces meurtres de masse, qu’elles soient politiques, ethniques, tribales, sont différentes de la mise en place et de la réalisation de la Shoah, il est nécessaire de reconnaître que le résultat fut le même, des enfants, des hommes, des femmes, des vieillards n’étant plus que des individus morts, des cadavres, qui ont été privés du droit élémentaire de chaque personne qui est de vivre.

         On se doit cependant de faire la remarque indiscutable que la Shoah a une spécificité unique par rapport aux autres atteintes majeures aux droits de l’homme. Cet événement a, en effet, bénéficié d’un support administratif, technique, logistique qui est absolument unique dans l’histoire. Une masse considérable de fonctionnaires, de documents de tous ordres a servi au « bon fonctionnement » de cette abomination. L’administration civile française, des banques aux transports ferroviaires en passant par toutes les structures existant dans notre pays pour son fonctionnement habituel, ont été mobilisés pour l’aboutissement d’un crime hors série.

         Toute atteinte à la vie de l’homme ou d’un groupe humain doit être condamné sans aucune hésitation mais ce qui est, de loin, le plus important est la vigilance des consciences et des citoyens envers la naissance, l’élaboration et la mise en œuvre de ces crimes contre l’humanité qui mettent en péril mortel l’ensemble de nos civilisations.

© Jean Marie Pouplain

Correspondant de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS)