Delphin
Debenest, procureur adjoint au procès de Nuremberg
Transportons-nous par la pensée soixante ans en arrière au kommando
d’Holzen, non loin de Hanovre, dans le nord de l’Allemagne. Ce
kommando de travail est rattaché au camp de concentration de Buchenwald.
Le 12 janvier 1945, le häftling, càd le détenu matricule 81 337
note dans le journal qu’il tient clandestinement sur des petites
feuilles découpées dans des sacs de ciment ou dérobées dans les
bureaux de l’administration du camp, « 12 janvier : très dure journée, corvée de bois […], retour
dans 15 à 20 cm de neige, impossible de marcher. On tombe. Soir nettoyage
d'1 route. à partir du 1er février dégel. Temps
pluvieux. Au matin 4 morts étendus sur une couverture sur la neige
5 février: 2 morts (2 français) même cause 7 février: 1 mort français, femmes (travail) 18 : 2 morts juifs polonais 19 – 1 mort juif; 1 mort polonais. 23- 4 morts. 3 juifs. 1 polonais. 25 – 3 morts: 1 Français. 1 Polonais. 1 Juif 26- 1 mort français. 27 – 1 mort français (Rageau); le défilé des soupes. L'enterrement :
1 charrette avec les cercueils. »
Les hommes sont à bout. Les rations déjà insuffisantes
deviennent dérisoires, l’hiver est rude, le travail épuisant. Le déporté
ne reverra peut-être jamais sa femme et ses deux enfants. Par instant, le
désespoir l’envahit. Mais il tient.
Quelques mois plus tard, le même homme se lève dans la salle
d’audience du tribunal de Nuremberg. Nous sommes le 11 juin 1946. Les
grands criminels de guerre font face aux juges des quatre principaux
vainqueurs. Le tribunal militaire international, institué par les Accords
quadripartites de Londres du 8 août 1945, siège depuis le 20 novembre
1945 à Nuremberg, la ville symbole du nazisme, la cité où le parti nazi
organisait ses congrès, la ville des « lois dites de Nuremberg »
qui légalisaient l’antisémitisme, excluaient les Juifs de la nation
allemande. Au milieu de la ville en ruines se dresse le palais de justice
où les bourreaux nazis sont appelés à rendre des comptes. Dans le box
des accusés manquent à l’appel quelques uns des plus grands
responsables de crimes sans précédents; Hitler, Goebbels et Himmler se
sont suicidés. Mais Goering, Frank, Ribbentrop, et au total 22 hauts
dignitaires du III° Reich comparaissent et bénéficient de garanties
dont la plupart de leurs victimes n’ont jamais bénéficié. Ils sont présumés
innocents, défendus par des avocats. Ils ne sont victimes d’aucune
torture.
Donc l’ancien déporté matricule
81 337 se lève. Il a en face de lui ses bourreaux, les
responsables de plus de 40 millions de morts en Europe, ceux qui ont fait
déporter des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, déportés politiques
et résistants victimes de la mort lente dans les camps de concentration,
Juifs et tziganes promis à la mort immédiate dans les camions et
chambres à gaz des camps d’extermination s’ils avaient échappé à
la famine et aux épidémies dans les ghettos, aux équipes de tueurs à
la mitraillette et au fusil dans les plaines de Russie.
Notre déporté est un magistrat
de la délégation française du Tribunal international. Sa mission est
d’interroger et de requérir contre ces criminels. Qui est-il ?
Il se nomme Delphin Debenest. Il est né en 1907 dans le département
de la Vienne, à Blanzay. C’est un magistrat professionnel depuis 1932.
Il siége aux parquets des
tribunaux de Niort et de Melle de 1935 à 1940. Il épouse
Simone Pérochon, la fille de l’écrivain Prix Goncourt 1920,
Ernest Pérochon, dont le lycée de la ville qui nous accueille porte le
nom. Après la drôle de guerre et la débâcle de 1940 qu’il vit au
sein de la II° armée, des Ardennes à Albi, il est nommé en 1941
substitut du procureur à Poitiers. Il s’engage dans la résistance dans
le sillage de Maître Renard, un avoué de Poitiers qui paiera de sa vie
une résistance commencée dès 1940. À partir d’une date qu’il est
encore difficile de préciser, Delphin Debenest va être doublement résistant,
en tant que magistrat d’une part, profitant de ses fonctions pour
permettre à des résistants d’échapper à la répression de Vichy et
de l’occupant dont la collaboration laissait peu de chance aux
combattants de l’Armée des ombres. Il devient aussi un agent de réseaux
de résistance, immatriculé officiellement à Londres dans les Forces
françaises combattantes en 1943, agent du réseau franco belge Delbo Phénix
reconstitué en Poitou depuis que l’organisation parisienne a été démantelée
par la Gestapo. Il appartient également au réseau Grenadier
Mousquetaire. L’homme d’ordre qu’est par excellence un magistrat du
parquet devient donc un hors la loi ! Hors la loi parce que la loi
est injuste, inhumaine ; c’est la loi d’un Etat collaborateur
avec l’occupant nazi, la négation des principes fondamentaux de la démocratie
républicaine, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité
auxquels le maréchal Pétain a substitué le triptyque « Travail,
famille, patrie » que l’on aura vite fait de transformer en
« tracas, famine, patrouille ». Oh ! Ils ne sont pas
nombreux, les Français à désobéir au Maréchal, encore moins dans la
magistrature. Il faut un courage exceptionnel, une conscience, un sens de
la justice qui fasse oublier les risques, LE risque, l’arrestation,
peut-être la torture, la déportation ou l’exécution, la mort au bout
presque à coup sûr. Et notre magistrat est marié, il a deux jeunes
enfants…Comme l’écrit l’historien américain Robert Paxton : « Lorsqu’il fallut choisir – et le choix était dramatique – entre deux solutions : faire son travail, donc courir des risques moraux et abstraits, ou pratiquer la désobéissance civile, donc s’exposer à des dangers physiques et immédiats, la plupart des Français ont poursuivi leur travail […] Il est parfois dans l’histoire d’un pays un moment cruel où pour sauver ce qui donne son vrai sens à la nation, on ne peut pas ne pas désobéir au gouvernement. En France, c’était après juin 1940. »
En juillet 1944, la Libération approche, mais l’occupant et les
collaborateurs sont plus impitoyables que jamais. Les résistants sont
traqués. Et le 27 juillet 1944, au Palais de Justice de Poitiers, en
pleine audience, Debenest est arrêté par la Gestapo. Ensuite, c’est la
prison de la Pierre Levée à Poitiers où l’épreuve de la torture lui
est épargnée, le départ pour la déportation au milieu de la débâcle
allemande, le camp de transit de Compiègne puis, selon la formule de
Jorge Semprun, le « grand voyage », dans les wagons de
marchandises et l’arrivée à Buchenwald.
Buchenwald, un des camps de
concentration emblématique du nazisme, en août 1944 une tour de Babel où
s’entassent des déportés politiques et résistants de toute l’Europe,
où les nazis transfèrent des juifs des camps d’extermination de
Pologne que l’avance de l’armée rouge va bientôt libérer. Trois
semaines à Buchenwald pour y découvrir l’horreur du Lager, la violence
et la mort quotidiennes, la fumée et l’odeur des fours crématoires,
entendre les récits effrayants des expériences médicales sur des
cobayes humains.
Aussi, lorsque vient l’heure du départ en kommando, le petit
groupe de Français auquel s’est intégré Debenest espère. La rumeur
dit que ce sera moins dur… Mais Holzen, c’est comme ailleurs les journées
de travail interminables, par tous les temps, les coups, la lutte
quotidienne pour la vie où chaque individu, chaque nationalité cherche
à tout prix le chemin de la survie, fusse au prix de la vie des autres.
Certes, tous ne capitulent pas dans la résistance à l’entreprise de déshumanisation
des nazis. Des solidarités existent, des groupes primaires se forment,
par affinité d’origine nationale ou politique, par humanité aussi,
envers et contre tout.
Alors que Debenest a sans doute atteint les limites de la résistance
physique et morale, vient le moment du transfert vers un autre camp. Nous
sommes en Avril 1945. Le Reich s’effondre, les Alliés envahissent l’Allemagne,
le chaos s’installe. Le train qui évacue les déportés vers Bergen
Belsen est bombardé en gare de Celle. Debenest s’évade en compagnie
d’un résistant normand, André Rougeyron. Après avoir erré dans les
bois pendant deux semaines, ils sont finalement sauvés par
l’avant-garde de l’armée britannique
de Montgomery et rapatriés en France.
Les états de service de Delphin Debenest justifient évidemment sa
nomination au sein de la délégation française à Nuremberg en tant
qu’avocat général chef de section, c’est-à-dire procureur-adjoint.
Il collabore tout particulièrement avec Charles Dubost, procureur général
adjoint,
Le procès s’ouvre le 20 novembre 1945. Dans une conférence
prononcée à Poitiers le 3 juin 1946, pendant un bref séjour en
France, Debenest explique
« L’acte d’accusation relevait à l’encontre des accusés
quatre chefs d’accusation : 1°)
l’organisation et l’exécution d’un plan concerté ou complot en vue
de commettre des crimes. 2°)
Les crimes contre la paix par la préparation et le déclenchement de
guerres d’agression. 3°)
les crimes de guerre. 4°)
Les crimes contre l’humanité. »
Ce dernier chef d’accusation est une grande innovation dans le
droit international. Il est défini comme suit par le Statut du
Tribunal Militaire international en application de l’accord de Londres
du 8 août 1945 entre les Alliés :
« Les crimes contre l’Humanité : c’est-à-dire
l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation,
et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles,
avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs
politiques, raciaux ou religieux »
La notion de crime contre l’humanité recouvre le crime de génocide,
en premier lieu le judéocide, la Shoah, l’extermination de plus de cinq
millions de Juifs. Déclaré imprescriptible, le crime contre l’humanité
a été le fondement juridique de nombreux procès postérieurs à
Nuremberg jusqu’au récent procès Papon en France.
Debenest explique le travail des magistrats :
« Les ministères publics se partageaient l’accusation de
la façon suivante :
Le premier chef d’accusation fut pris par les Etats-Unis, le
deuxième par l’Angleterre, la France et l’URSS se partageaient les
troisième et quatrième chefs d’accusation. La France se chargea
particulièrement des crimes commis dans la partie ouest de l’Europe,
d’après une ligne tracée du nord au sud et passant par Berlin, l’URSS
des crimes commis à l’est de cette ligne.
La tâche de notre Délégation était donc de présenter et
soutenir l’accusation non seulement des crimes commis en France et dans
d’autres pays sur des Français, mais encore des crimes commis en
Belgique, en Hollande, au Luxembourg, au Danemark et en Norvège ainsi que
des crimes commis dans la partie occidentale de l’Allemagne sur des étrangers.
Ces crimes, c’était : la déportation, les tortures, les
massacres, les destructions de villes et villages, la lutte sauvage contre
le maquis, les mauvais traitements aux prisonniers de guerre, le travail
obligatoire en Allemagne, le pillage économique et la tentative de
nazification et de germanisation des pays occupés
« Notre premier travail consista à réunir et à classer une
documentation qui nous parvint des services des crimes de guerre à Paris
et des différents ministères. D’autre part les Alliés – surtout les
Américains – avaient à leur disposition une importante documentation :
plus de deux mille documents. Cette documentation, d’un côté comme de
l’autre, provenait d’archives allemandes abandonnées et découvertes
au moment de l’avance des troupes alliées, de témoignages recueillis
et de rapports des gouvernements des pays occupés. […]
« Le 20 novembre, c’est-à-dire un mois après la lecture
de l’acte d’accusation, conformément au Statut, le procès commençait
par l’accusation américaine.
« M. Jackson, le chef de la délégation américaine ouvrait
le feu de l’accusation en ces termes : « Le privilège d’inaugurer dans l’histoire le premier procès pour ces crimes contre la paix du monde impose de raves responsabilités. Les crimes que nous cherchons à condamner et à punir ont été si prémédités, si néfastes et dévastateurs, que la civilisation ne peut tolérer qu’on les ignore, car elle ne pourrait survivre à leur répétition. Que quatre grandes nations exaltées par leur victoire, profondément blessées, arrêtent les mains vengeresses et livrent volontairement leurs ennemis captifs au jugement de la loi est l’un des plus grands tributs que la Force paya jamais à la Raison. »
Au cours du procès, Debenest a notamment la
responsabilité de préparer le dossier d’accusation concernant les
pseudos expériences médicales. Il réunit une documentation qui démontre
la complicité de nombreux médecins allemands dans l’utilisation de
cobayes humains pour des expériences dont un bon nombre avaient pour
objet de servir à perfectionner le matériel de la Wehrmacht et de la
Luftwaffe, une preuve
supplémentaire, si besoin était, qu’une distinction entre SS et
Gestapo d’une part et Armée d’autre part serait totalement absurde. « Le trait commun de ces expériences atroces était leur but pratique : aboutir à des conclusions pouvant être utilisées dans la thérapeutique des soldats, et notamment des aviateurs ayant subi des accidents dus aux basses pressions atmosphériques ou aux basses températures. L’Oberkommando der Luftwaffe* dont l’accusé Goering était le chef, devait bénéficier directement du résultat éventuel de ces crimes.
Le gouvernement du Reich admettait donc officiellement la légalité
de pareilles expériences.
Et toutes les élites du parti faisaient de même. Le mépris de la
personne humaine et le principe que la fin justifie les moyens qui sont la
base de la Weltanschauung nazie (c’est la conception nazie du monde)
devaient fatalement avoir cette conséquence. » fin de citation.
Nous sommes en présence d’un Etat criminel bénéficiant d’un
large consentement dans la population et d’une complicité massive dans
les élites, médicales en particulier avec la moitié des médecins
inscrits au parti nazi et 10%
membres des SS.
Enfin Delphin Debenest
intervient en audience à plusieurs reprises, notamment pour interroger
Seyss-Inquart, chef des nazis autrichiens, gouverneur de l’Autriche après
l’Anschluss, adjoint de Franck en Pologne de 1939 à 1940, puis
Commissaire du Reich aux Pays-Bas jusqu’à la fin de la guerre.
L’interrogatoire mené par Debenest met en évidence le rôle de
l’accusé dans l’organisation du travail forcé en Allemagne, l’exécution
d’otages et la déportation des Juifs. Bien sûr, comme d’autres accusés,
Seyss-Inquart se défausse la plupart du temps de ses responsabilités sur
Hitler, Himmler, les SS et la Gestapo.
Nous voici donc en audience le 11 juin 1946. Delphin Debenest interroge
Seyss-Inquart : M. DEBENEST.- Toutes les mesures de représailles n'ont-elles pas été
prises avec votre accord ? ACCUSE
SEYSS-INQUART.- Les mesures de représailles ainsi que ses proclamations
étaient de son ressort. La plupart du temps, je n’en n'avais pas
connaissance, ou par la suite seulement. Il n'y a eu de ma part aucun arrêté
concernant ces mesures. Je ne puis que vous répéter que c'était là
l’exécution d'un ordre de Hitler transmis à la Police par Himmler. M.
DEBENEST.- Étiez-vous partisan de ces mesures de représailles ? ACCUSE
SEYSS-INQUART.- Il est bien évident qu'il fallait agir contre les
mouvements de résistance, les sabotages, etc. Il n'y avait pas d'autre
moyen d’intervention que de faire arrêter les gens par la
Police, de les faire juger par le chef supérieur des SS* et de la
Police et de les faire exécuter par la Police. Je ne pouvais pas me
dresser contre ces mesures. Vous pouvez interpréter cela comme un accord
de ma part. J’aurais préféré, pour ma part, qu'ils passent devant des
tribunaux.
Le procès de Nuremberg s’achève le 1er octobre 1946
Comme 10 autres accusés, Seyss – Inquart est finalement condamné
à mort et exécuté le 16 octobre 1946.
Rentré en France, Delphin Debenest poursuit sa carrière de
magistrat à Niort puis à Paris jusqu’à sa retraite en 1977.
Il reçoit de nombreuses décorations, il est fait officier de la Légion
d’Honneur à titre militaire ; il était notamment titulaire des médailles
de la résistance française et belge.
Delphin Debenest nous a quitté le 2 juillet 1997. N’oublions pas
son exemple et son appel pour que les victimes du nazisme ne soient jamais
oubliées, pour que le sacrifice de tous ceux qui l’ont combattu ne
cesse d’être honoré. Que la mémoire et l’histoire, convergentes,
incitent les nouvelles générations à ne jamais se résigner à
l’injustice. Je terminerai par ces mots du dramaturge Berthold Brecht : « Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester Les yeux ronds. Agissez au lieu de bavarder. Voilà ce qui aurait pour un peu dominé le monde ! Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut Pas nous chanter victoire, il est encore trop tôt : Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. » Bertolt BRECHT, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, 1941
© Dominique Tantin Professeur d'Histoire-Géographie au lycée Jean Macé de Niort
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