Introduction : la SNCF dans la France en guerre

 

La création de la SNCF

Le 1er janvier 1938, la SNCF (Société nationale des chemins de fer français) remplace les deux réseaux d’Etat et les compagnies privées qui se partageaient jusque-là l’exploitation du réseau ferroviaire français. L’Etat, majoritaire dans le capital de la jeune société, souhaite uniformiser progressivement les pratiques et les règlements sur tout le territoire. La SNCF est alors la plus grosse entreprise de France avec plus de 500 000 agents dont l’histoire et les modes de vie communs ont forgé « l’identité cheminote ».

 

Une mobilisation totale face à la guerre

Dès la mobilisation générale, décrétée le 1er septembre 1939, la SNCF est réquisitionnée. Elle assure l’essentiel des transports de troupes vers les frontières du nord-est et les Alpes. C’est au cours de la « drôle de guerre » que le travail des cheminots devient synonyme d’effort patriotique. Les cheminots travaillent bientôt jusqu’à 60 heures par semaine pour assurer le trafic civil et militaire. Après l’attaque allemande le 10 mai 1940, la SNCF achemine troupes et matériel vers le front, transporte les blessés, mais doit également faire face à un flux imprévu : l’exode de millions de Français vers le sud.

 

Affiche "SNCF Le rail à votre service", 1938

© Marcelle Hirtz et Paul Martial ; CAH SNCF

La SNCF après la défaite

La convention d’armistice (article 13) place la SNCF « à la disposition pleine et entière du chef allemand des transports ». La société devient très vite l’un des instruments essentiels de la collaboration d’Etat franco-allemande. Ce sont d’abord les produits alimentaires, les matières premières, les matériaux en tout genre provenant du pillage des ressources françaises qui sont convoyés vers le Reich. Les trains français transportent les troupes d’occupation et leur matériel et acheminent également des centaines de milliers de travailleurs français destinés à renforcer la main-d’œuvre allemande. Ils sont aussi réquisitionner pour déporter plus de 86 000 résistants et opposants au régime vers les camps de concentration et plus de 75 000 Juifs voués à l’extermination totale.

Pour contrôler l’exécution de ces transports et surveiller leurs collègues français, plusieurs milliers de cheminots allemands de la Reichsbahn arrivent en France dès 1940.

 

Un rôle essentiel dans la vie quotidienne des Français

Dès l’été 1940, les prélèvements de carburant par les Allemands limitent très fortement le transport routier. Pendant quatre ans, le chemin de fer assure quasiment seul le transport des voyageurs, des matières premières et des produits agricoles.

 

 

 

 

 

Un train de voyageur sous l’occupation (reconstitution)

© La Vie du rail et des transports

Les cheminots dans la Résistance

L’engagement

Les motivations qui poussent les cheminots à entrer dans la Résistance sont diverses : refus de la défaite, opposition à la politique de collaboration et d’exclusion de l’Etat français, patriotisme, opposition au nazisme, refus de la présence des cheminots allemands que l’on surnomme les Bahnhofs (« gare » en allemand), etc.

 

Une résistance insaisissable

Saboter cause des cas de conscience redoutables aux cheminots car couper les voies, c’est exposer la vie des « roulants ». Toutefois, pour perturber les transports au bénéfice des Allemands, des cheminots ralentissent spontanément le travail de réparation et d’entretien des machines ou effectuent des « sabotages insaisissables », dont la responsabilité est difficile à déterminer pour les Bahnhofs. Les étiquettes de destination sont changées sur les wagons, si bien qu’une usine allemande qui attend du coton peut recevoir des morceaux de plomb, ou bien qu’un train chargé de denrées périssables est détourné plusieurs jours avant d’arriver à destination… D’autres subterfuges permettent de détériorer les pièces et ralentir le trafic : introduction de sable ou de limaille dans les boîtes à graisse des essieux, incision ou bouchage des boyaux de freins à air comprimé...

 

 

 

Affiche destinée au personnel SNCF

© CAH SNCF

 

Manifestations et grèves patriotiques

Pendant quatre ans, le sentiment anti-allemand s’exprime en France dans des manifestations et des grèves. En octobre 1942, en zone non-occupée, les premières réquisitions de cheminots pour le travail en Allemagne provoquent des grèves dans plusieurs villes. Jusqu’à la Libération, les arrêts de travail et les manifestations se multiplient à l’occasion de dates symboliques (1er mai, 14 juillet, 11 novembre) ou en réaction au sort frappant des collègues (arrestation, déportation, envoi en Allemagne dans le cadre du STO…), ou encore contre la dégradation des conditions de travail attribuée à l’occupant.

 

Les cheminots dans la résistance organisée

Très vite, les cheminots vont être contactés par les réseaux et les mouvements de résistance. Ils disposent d’avantages très recherchés par les résistants. Leur profession les soustraits aux restrictions de circulation locale que les Allemands imposent aux Français de la zone occupée et leur recrutement permet aux résistants de garantir la sécurité de leurs déplacements ainsi que celle des clandestins qu’ils protègent (prisonniers évadés, aviateurs alliés, Juifs pourchassés...).

La Résistance est facilitée au sein de la SNCF par la présence de multiples liens de solidarité qui existent dans la corporation cheminote.

 

Les cheminots agents de renseignement

Les renseignements sur la situation et les mouvements des troupes allemandes en France sont un objectif permanent des Alliés. Les cheminots sont à ce titre des informateurs particulièrement recherchés. On leur demande de « cartographier » le trafic, de décrire les infrastructures et d’inventorier le matériel ferroviaire susceptible d’être bombardés ou détruits.

 

Les cheminots et la presse clandestine

Les cheminots sont également sollicités dans la diffusion de la presse clandestine. Les « roulants » peuvent dissimuler les exemplaires dans leurs sacoches de service ou le « panier » du mécanicien. Ce sont parfois même des valises entières qui sont expédiées. Au-delà de la diffusion, certains cheminots participent à la rédaction de la presse clandestine et utilisent les ressources de l’entreprise pour trouver du papier ou imprimer leurs publications.

 

Le NAP-Fer

Dans le cadre de l’unification de la Résistance, le Noyautage des administrations publiques (NAP) a pour but de coordonner l’action clandestine des fonctionnaires résistants afin de préparer à la fois l’action militaire et la prise de pouvoir politique à la Libération. Un NAP est crée à la SNCF, le NAP-Fer. Il effectue un travail essentiel de renseignement et encourage les sabotages ciblés à l’approche du débarquement.

 

Papillons diffusés à l’occasion du 1er mai 1943

dans les dépôts de Chambéry et d’Avignon

© CAH SNCF

 

Rapport du réseau Fana sur plusieurs types de trains

© RMN

 

Lettres internes à la SNCF relatant la découverte

de tracts clandestins, 26 juin et 9 juillet 1942

© CAH SNCF

 

Les cheminots dans la Libération

Les sabotages et le « plan vert »

A partir de 1943, quand la Libération devient un objectif réaliste, le chemin de fer est au cœur des mots d’ordre de sabotage de la presse clandestine, des tracts alliés et de la BBC. Il s’agit d’élaborer des plans de sabotages qui pourraient être déclenchés au moment du débarquement allié afin de ralentir le déplacement des troupes allemandes. En 1943, un « plan vert » dressant une liste des destructions à prévoir sur le réseau ferré au moment du débarquement allié est élaboré par le NAP-Fer. Le « plan vert » est déclenché le soir du 5 juin 1944, quelques heures avant le débarquement de Normandie. Durant l’été 1944, le « plan vert » fait place à une consigne générale de sabotage à outrance pour maintenir l’objectif de paralysie des transports allemands.

 

Eté 1944 : la grève des cheminots et l’insurrection parisienne

Depuis le 14 juillet 1944, les cheminots de la région parisienne multiplient les débrayages dans les dépôts et ateliers SNCF et organisent des manifestations à Paris et en banlieue. La grève devient générale le 11 août et s’étend à une partie de la police parisienne, puis aux transports et aux postiers. Le 19 août, l’insurrection parisienne débute. Certains cheminots combattent dans les rues de la capitale. D’autres prennent le contrôle des dépôts et ateliers.

 

Sabotage du pont de Reculafol, le 9 juin 1944 (détail)

© Fondation de la Résistance, fonds Résistance-Fer

Manifestation des cheminots des Ateliers de Vitry,

le 14 juillet 1944

© IHS

Les cheminots face à la répression

Les cheminots résistants agissent souvent sur leur lieu de travail. La vigilance y est donc moins accrue et l'usage de noms d'emprunts moins courant qu'ailleurs. De plus, à chaque sabotage ferroviaire, les soupçons de complicité pèsent directement sur les cheminots.

L’importance des employés de la SNCF pour les organisations clandestines pousse parfois les cheminots à s’engager dans plusieurs réseaux ou mouvements, multipliant de fait les risques d’arrestations.

Au-delà des arrestations individuelles de résistants, la corporation est la plus visée par la sanction collective qu’est la prise d’otages, le plus souvent à titre de représailles. D’après le service du personnel de la SNCF, 1106 agents sont morts en déportation, 502 fusillés et 39 morts pour raisons diverses après leur arrestation.

 

La mémoire

En décembre 1944, l’association Résistance-Fer est constituée pour regrouper « tous les cheminots ayant participé activement à la Résistance sur les chemins de fer ». Elle a une double vocation d’entraide sociale et de mémoire.

En 1946, c’est dans l’atmosphère d’unanimité de l’après-libération que sort Bataille du rail de René Clément, premier film du cinéma français consacré à la résistance. Le film constitue le récit fondateur de la résistance des cheminots, dont l’authenticité paraît validée par les conditions de réalisation. Bataille du rail rencontre un succès immédiat et décroche le grand prix international à Cannes en 1946. Le film, qui donne l’image d’une corporation héroïque et soudée, occupera une place durable dans la mémoire des cheminots.

 

 

 

 

Affiche du film de René Clément La Bataille du rail

© Médiathèque SNCF

 

 

AVERTISSEMENT :

Ce dossier, réalisé par le Centre Régional "Résistance & Liberté" reprend des extraits ou s'inspire des textes de l'exposition réalisée par la Fondation de la Résistance et le Mémorial Leclerc / Musée Jean Moulin avec la participation et le soutien de la SNCF (Société Nationale des Chemins de Fer Français) et en coopération avec l'Association pour l'Histoire des Chemins de Fer en France.