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Un pamphlet contre la guerre
En 1932,
Louis-Ferdinand Céline publie son premier livre : Voyage au bout de la nuit. Ce
médecin de banlieue, qui a été lui-même grièvement blessé au cours de la guerre, y
donne de lhumanité une image sans espoir. Les premiers chapitres, doù sont
extraites ces lignes, sont consacrées à la guerre, dont lauteur souligne le
caractère profondément absurde.
" ... Mais bientôt les nuits,
elles aussi, à leur tour furent traquées sans merci. Il fallut presque toujours la nuit
faire encore travailler sans fatigue, souffrir un petit supplément, rien que pour manger,
pour trouver le petit rabiot de sommeil dans le noir. Elle arrivait aux lignes
davant-garde, la nourriture, honteusement rampante et lourde, en longs cortèges
boiteux de carrioles précaires, gonflées de viande, de prisonniers, de blessés,
davoine, de riz et de gendarme et de pinard aussi, en bonbonnes de pinard, qui
rappellent si bien la gaudriole, cahotantes et pansues.
A pied, les traînards derrière la forge
et le pain, et des prisonniers à nous, des leurs aussi, en menottes, condamnés a ceci,
à cela, attachés par les poignets à létrier des gendarmes, certains à fusiller
demain, pas plus tristes que les autres. Ils mangeaient aussi ceux-là, leur ration de ce
thon si difficile à digérer (ils nen auraient pas le temps) en attendant que le
convoi reparte, sur le rebord de la route, et le même dernier pain, avec un civil
enchaîné à eux, quon disait être un espion, et qui nen avait rien. Nous
non plus.
La torture du régiment continuait alors
sous la forme nocturne, à tâtons dans les ruelles bossues du village sans lumière et
sans visage, à plier sous des sacs plus lourds que des hommes, dune grange inconnue
vers lautre, engueulés, menacés, de lune de lautre, hagards, sans
lespoir décidément de finir autrement que dans la menace, le purin et le dégoût
davoir été torturés par une horde de fous vicieux devenus incapables soudain
dautre chose, autant quils étaient, que de tuer et dêtre étripés
sans savoir pourquoi. "
L-F Céline, Voyage au bout de la
nuit. Gallimard Paris 1932 |